Quand les représentants monnayent leur mise en scènes des travailleurs.

Courants faibles : Des “artistes-DRH” qui recrutent au service des nouveaux zoos humains.

Courants faibles est un regroupement d’artistes (1) qui, dans le cadre de l’exposition Valeurs croisés (2) , prend la forme d’une entreprise artistique de services. Les artistes de Courants faibles se transforment pour l’occasion en Directeurs des Ressources Humaines pour le compte de la Biennale de Rennes. Ils vont faire recruter par l’agence d’intérim rennaise Gérinter (3) “sept intérimaires étrangers au monde de l’art” (4) pour “rédiger les commentaires d’une partie des œuvres du guide d’exposition” (5) .


Annonce exposée dans la vitrine de l’agence d’intérim Gérinter par le groupe Courants faibles.

Façon de démontrer par l’expérimentation qu’un opérateur conditionneur, une assistante commerciale, un aide à domicile, un professeur de français, un barman, etc., sont tout aussi capables de se réaliser comme critiques d’art amateurs que des critiques d’art professionnels. Mais parmi ces intérimaires présélectionnés une seule personne a eu la chance d’être “choisie parmi les sept critiques d’art amateurs” (6) et embauchée comme médiateur pendant la durée de l’exposition des Ateliers de Rennes. C’est la lauréate Manue de Lambert (assistante commerciale) qui a été élue. Employée et formée par le collectif, elle a eu en charge « d’inventer des formes inédites de dialogue avec le public » (7) et d’inviter ce dernier à « interagir avec les œuvres » (8) . Mais son travail pédagogique ne se limite pas à expliquer les œuvres exposées au public, puisque se surajoute un travail de médiation entre le projet de Courants faibles - dont elle est objectivement le moyen – et le public : « Je devais être inventive, toujours prête à rebondir, en tant qu’incarnation d’une proposition d’artistes et en même temps, je devais être médiatrice et gardienne d’exposition, à horaires fixes, embauchée dans les mêmes conditions que les autres. » (9)

Représentante de Courants faibles et de l’institution muséale - comme médiateur des œuvres exposées -, elle incarne aussi les critiques d’art amateurs. Intégrée dans ces arènes institutionnelles de l’art contemporain que constitue la Biennale de Rennes, ses comportements y sont analysés, observés et surveillés par le monde de l’art comme dans un laboratoire expérimental. Dans son texte Les nouveaux zoos humains, Jean-Claude Moineau décèle ainsi une transformation des processus d’exposition des corps : « Alors que l’on est passé à des expositions dans lesquelles un artiste (renouant avec sa posture traditionnelle ?) expose désormais non son propre corps mais, comme dans les zoos humains d'hier, les corps d’autres, des corps autres. Lesquels peuvent […] s'avérer entièrement étrangers tant au monde de l'art qu'à la société en place - des “sans places”, ce qui accroît leur altérité - tout en se trouvant eux-mêmes pour le principal réduits à leur dimension physique. Tout à l'opposé de ce que souhaitait Foucault, non tant qu'on leur “donne” - avec plus ou moins de condescendance - la parole mais qu'ils se trouvent “placés” en situation de prendre la parole en leur nom propre. » (10)

Ce projet conçu comme un laboratoires d’expérimentation place les intérimaires qui y participent dans une position proche de celle d’un cobaye. Employée de Courants faibles, Manue de Lambert n’est pas considérée comme membre à part entière du collectif, c’est-à-dire comme critique d’art. On apprendra, à la suite de la publication de son bulletin de paye (1352,21 €) dans le catalogue, qu’elle n’a été payée que 9 heures sur les 156 heures comme “critique d’art amateur” : « Les 147 autres  lui furent rémunérées 9,89 € de l’heure, et les 9 heures consacrées à la Biennale seulement  9,49 €. Soit un manque à gagner de 4 € 50, dû peut-être à son amateurisme. À la décharge du collectif, on précisera qu’il n’entend pas tant résoudre la lutte des classes que  “rompre avec le concept habituel de médiation” en proposant de nouvelles expériences grâce à la mobilité des compétences… » (11)

Le bilan de cette expérience menée par Courants faibles se résume par cette citation attribuée à Pierre - intérimaire chez Gérinter – mise en avant sur la première page du site du collectif : «travailler avec courants faibles, c'est mieux que décharger des camions à Thorigné-Fouillard… » (12) .

L’expérience menée par Courants faibles, qui veut proposer une démarche subversive, ne fait que reproduire le fonctionnement de la société capitaliste à petite échelle. Les artistes jouent les DRH et valorisent la mobilité salariale et le transfert de compétences.

Jan Middelbos

(1) Courants faibles a été créé en 2006 par Liliane Viala, Jean-Baptiste Farkas et Sylvain Soussan.

(2) Valeurs Croisées – Les Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain est la première biennale internationale d'art contemporain de Rennes qui s’est déroulée du 16 mai au 20 juillet 2008.

(3) Les intérimaires recrutés sont rémunérés par Courants faibles qui a reçu de l’entreprise de travail temporaire Gerinter (partenaire des Ateliers de Rennes) un don en mécénat pour leur projet.

(4) Intervention courants faibles dans le programme des Ateliers de Rennes 2008, courants faibles, le 2 décembre 2007, consulté sur le site :http://www.courantsfaibles.org, le Vendredi 2 avril 2010.

(5) Ibid.,

(6) Op.cit.

(7) Ibid.

(8) Ibid.

(9) Manue de Lambert, « Médiatrice des ateliers de Rennes pour courants faibles », Ibid.

(10) Jean-Claude Moineau, « Les nouveaux zoos humains », Retour du futur, L'art à contre-courant, Paris, Ère/Art 21, 2010, p.155-156.

(11) Laurent Marissal, « Compte rendu du catalogue Valeurs Croisées – Les Ateliers de Rennes – Biennale d’art contemporain », Histara les comptes rendus, publié le: 25/05/2010,  sur le site : histara.sorbonne.fr.

(12) Intervention courants faibles dans le programme des Ateliers de Rennes 2008, courants faibles, le 2 décembre 2007, consulté sur le site : http://www.courantsfaibles.org, le Vendredi 2 avril 2010.