Le sabotage et l’absurde : une façon de résister
Si le sabotage en son temps a pu inspirer de nombreux artistes du “burlesque”, c’est qu’une fois appliqué par exemple dans sa forme cinématographique, le sabotage a permis de révéler les points faibles d’un nouveau système industriel émergeant.
Ce n’est d'ailleurs pas un hasard si c’est le cinéma - lui-même produit de cette industrialisation - qui a produit cette critique.
Le sabotage - qu’il soit burlesque ou non - révèle l’absurde et l'arrogance d’un système industriel prétendument rationnel et infaillible. La pratique du sabotage permet par la modification d’un seul élément la destruction, ou l’altération, de toute une chaîne de production. En effet, il rend possible, par la simple introduction en son sein d’une variable - par exemple un geste ou une pièce enlevée ou ajoutée - la modification de tout un ensemble pourtant bien réglé. Tout comme l’action directe, le sabotage peut s’exprimer avec des intensités de violence variables.
Dans sa forme burlesque, le sabotage est appliqué par un héros qui adopte une attitude que l’on peut dire d’intensité faible, mais qui a la chance dans la scène filmée d’atteindre des conséquences souvent disproportionnées.
En effet, la place du saboteur dans la chaîne de production à un point névralgique peut permettre de tout dérégler par un simple geste. Ce geste peut être l'émanation d’un individu qui, bien placé peut permettre l'enrayement de toute la chaîne de production. P. Dubois nous dit ainsi qu’ “une pièce de monnaie a pu servir à bloquer toute une locomotive à vapeur”.(1) Une personne peut ainsi, par l’insertion d’un élément, permettre le dysfonctionnement de l’objet produit ou bien détériorer la machine de production elle-même. Le plus souvent pratiqué sur le lieu de travail, le sabotage permet d’éviter un rapport de force frontal, et permet de cette façon d’introduire du chaos de l’intérieur : d’un service, d’une entreprise, d’une machine, ou d’une installation etc. (2)
Le sabotage comme intervention involontaire du héros dans le burlesque.
Le cinéma burlesque met souvent en scène un sabotage involontaire qui échappe au personnage. Le sabotage est alors un sabotage de l'intérieur, qui, dans ces cas-là, n’est pas assumé par le héros, mais par l’auteur.
Jabberwocky de Terry Gilliam et avec les Monty Python's (3)
Notre héros burlesque fuyant le Jabberwocky (bête monstrueuse et féroce qui terrorise et dévore les misérables paysans) vient (dans la scène qui nous intéresse) tout juste de réussir à trouver refuge dans le royaume fortifié de Bruno Le Contestable. Mais il ne s’agit pas ici d’un refuge idéal. Une fois que les réfugiés ont réussi à pénétrer dans l’enceinte du roi, ils sont impitoyablement exploités par des individus sans scrupule, des hommes d’église et des marchands. Il leur faudra encore par la suite trouver à manger, ce à quoi s'affaire notre héros, en courant alors après une pomme de terre tombée par terre. C’est en suivant le bon vouloir de ce tubercule, que notre héros se retrouve alors dans ce qui semble être une chaîne de production de type fordiste recontextualisée en plein Moyen Âge. Notre héros ne se laisse pas démonter et se propose rapidement d’en améliorer la production. Il propose donc à un homme (ouvrier à la chaîne) qui répète tout le temps les mêmes tâches aliénantes, de rapprocher de lui la matière première qu’il a à travailler, afin qu’il se fatigue moins dans cette tâche répétitive, et donc indirectement il fait en sorte qu’il travaille plus, et atteigne un meilleur rendement. L’“ouvrier” est particulièrement pris par la tâche qu’il a à accomplir : prendre avec sa main - en tendant son bras au maximum - un clou dans sa réserve, et le placer en le tenant avec ses doigts afin que son collègue puisse le frapper avec son marteau précisément à l’endroit où il faut le clouer. Tout cela doit bien entendu être réalisé dans un rythme particulièrement précis, et bien cadencé. L’ouvrier va donc tenter de chasser de là notre malotru par la parole. Mais c’est à ce moment précis que notre héros plein de zèle prend l'initiative et passe à l’action, sans l’accord préalable du sujet sur qui va s’exercer cette modification. Au déplacement qu’il entraîne suivra en toute logique une perte de la cadence qui entraînera la destruction totale et entière de toute la chaîne de production.(4)
Même si, dans ce cas, la chute s’exerce contre l’ouvrier, il n'échappe à personne que ce décalage (qui opère également d’un contretemps) peut se tester dans d’autres contextes afin de rompre par le sabotage l’absurdité d’une tâche répétitive.
(1) Pierre, Dubois, Le Sabotage dans l'industrie, Paris, Calmann-Lévy, 1976.
(2) “La C.G.T. Anarcho-Syndicaliste du début du siècle vote dans ses congrès des motions en faveur du sabotage, souhaite son emploi au moment de la grève générale révolutionnaire ou contre la mobilisation du pays si la guerre éclate. Mais “au lendemain de la première guerre mondiale, les adeptes du sabotage constituent désormais une force minoritaire : la C.G.T. s’y montrera toujours hostile”, sauf pour la seconde guerre mondiale avec des sabotages limités et des grèves illimitée, ainsi que des pratiques de freinage de la production. Le sabotage reste une tradition anarchiste et Anarcho-Syndicaliste.
Pierre, Dubois, Le Sabotage dans l'industrie, Paris, Calmann-Lévy, 1976.
(3) Jabberwocky, film britannique de Terry Gilliam, La Gueville,1977.
(4) Ce film réfère à des pratiques de sabotage propres à l’anarcho-syndicalisme, ce qui constitue une référence assumée à plusieurs reprises dans les films de Terry Gilliam et des Monty Python (cf. Le Sacré Graal).